Adopter de nouveaux moyens d’enseignement, c’est toujours inconfortable et cela demande un minimum de lucidité. Aussi beaux, pratiques, bien pensés qu’ils puissent être, l’enseignant est déjà expert dans les outils qu’il a utilisés jusque là. Tout jeter à la poubelle pour recommencer à enseigner le même programme autrement n’est pas la meilleure option.
Lorsque les nouveaux moyens de mathématiques sont arrivés, je les ai utilisés avant leur sortie officielle, d’une part pour les tester et les présenter à mes collègues, d’autre part parce qu’ils remplaçaient des moyens que j’avais eu beaucoup de peine à adopter à mon arrivée en Suisse, tant ils étaient éloignés de ma conception de l’enseignement des mathématiques. J’ai donc plongé dans cette nouvelle méthode avec beaucoup de plaisir, tout en gardant certains éléments qui me semblent toujours lacunaires, bien que grandement améliorés : l’apprentissage systématique des livrets et un entraînement régulier des algorithmes d’opérations en colonnes.
Pour le français, c’est un peu différent. Depuis des années, et en particulier mon dernier cycle, j’ai assemblé différents outils qui me donnent pleine satisfaction :
- des ceintures de compétence pour la conjugaison
- Motoufo pour les apprentissages d’orthographe et de grammaire
- un système de dictées flash et de phrases de la semaine pour mettre tout cela en pratique, de manière réfléchie et régulière
- des séquences d’expression orale et écrite, pas toute neuve, mais bien construite, reprises ou basées sur S’exprimer en français
- des lectures suivies et l’utilisation du Coin lecture, avec un renforcement de la fluidité par ma collègue
Comment vais-je alors intégrer ces nouveaux moyens dans mon enseignement en prenant le meilleur et en gardant les éléments qui ont déjà fait leurs preuves dans mon enseignement ? C’est le sujet de ce billet !
Si vous ne désirez pas lire tout mon bla-bla d’analyse a priori de la méthode, vous pouvez directement passer le prochain chapitre !
Entre bonnes et moins bonnes nouvelles
De belles surprises
Il ne s’agit pas simplement d’une mise en place d’une vraie méthode suisse romande pour l’application du PER. Un certain nombre de principes pédagogiques ont été implémentés, généralement pour un mieux.
- un moyen d’enseignement suisse romand, basé sur le PER et réellement destiné à nos élèves, alors que les anciens moyens étaient simplement rebadgés.
- une base d’étude de la structuration basée sur des textes et une décomposition de la phrase et de ses composantes en contexte. C’est certainement le terme le plus important de la visée méthodologique de ces moyens d’enseignement.
- un enseignement de la conjugaison basé sur des régularités plutôt que sur des exceptions. De manière générale, c’est ce qui devrait être fait depuis longtemps, bien que notre chère langue française ne nous y encourage pas vraiment. C’était une ligne déjà visée lors de la publication du cahier de conjugaison d’ENSEIGNER.org il y a 10 ans déjà, avec une page pour renseigner les différentes terminaisons possibles pour un temps, tous verbes confondus, et voir qu’au final, il n’y a pas tant de possibilités.
- une nouvelle vision (et un nouveau vocabulaire) pour la conjugaison : base + marqueur de temps + marqueur de personne. C’est largement plus clair et plus régulier que l’utilisation des groupes.
- de nouvelles séquences d’apprentissage pour l’expression orale et écrite, faisant la part belle à l’oral, et proposant un fil conducteur pour chaque parcours.
- un retour de fiches d’activités utilisables avec nos élèves pour découvrir et entraîner les notions de structuration (L1 26).
- des éléments de manipulation, pour mieux comprendre les interactions des éléments de la langue française.
- des activités ritualisées pour s’entraîner de manière régulière et acquérir des réflexes. Quand on sait à quel point les rituels permettent un meilleur apprentissage que les activités en « one shot » (article à venir), leur apparition ici est un avantage indéniable.
Des éléments qui me laissent songeur
Ces éléments ne sont bien sûr que mon appréciation personnelle a priori puisque je n’ai que découvert ce nouveau moyen d’enseignement, envisagé une manière de l’utiliser, mais que je commence tout juste mon expérience pratique.
- Alors que l’on ne cesse de parler de différenciation et de flexibilité de l’enseignement, cette méthode permet des actions dans ce sens, mais ne les présente pas de manière explicite. C’est dommage !
- La méthode fait la part belle à la manipulation, mais, par manque d’étude ou de moyens financiers, tout le matériel ressemble plus à un kit Ikea qu’à un jeu de société pensé jusqu’au bout de son utilisation et de son rangement… comme le montre cette enseignante sur Facebook qui a préparé des sachets pour les plus de 6000 petites cartes. La livraison en kit plutôt qu’en matériel prêt à l’emploi de toutes ces petites pièces va grandement nuire à son utilisation par l’ensemble des élèves !
- Un découpage et une dispersion des apprentissages dans des modules, des parcours, des activités rituelles et des projets… Nous avons l’habitude – et c’est ce qui nous est enseigné en formation d’enseignant – de partir du plan d’études et de construire son enseignement à partir de celui-ci… Bien que toutes les activités mentionnent l’objectif poursuivi par un simple survol de la souris, il est un peu complexe de retrouver les différentes propositions pour travailler spécifiquement un objectif et une série d’éléments de la progression des apprentissages.
- Un saucissonnage des apprentissages qui semblent d’un autre temps alors que les pédagogues actuels, John Hattie en tête, prône un apprentissage conscient. Les éléments de structuration de la langue, contenus dans les différents modules, devront sans cesse être rappelés et rafraîchis pour poser la brique suivante. Cela peut aider à un apprentissage en profondeur, mais demandera des capacités particulières à l’enseignant et aux élèves pour se souvenir de la base qui sert de prérequis au nouvel apprentissage.
- L’absence de certains éléments de structuration de la langue (les homophones indiqués dans le PER par exemple)… mais peut-être que je n’ai pas réussi à les trouver
- Signe des temps de plus en plus répandu, les documents enseignants ne sont disponibles qu’en ligne, n’en déplaise à ceux qui aiment tâter du papier ou qui ont de la peine à se repérer dans un site dont l’expérience utilisateur pourrait être améliorée (maintenant que les bugs de jeunesse sont corrigés). Personnellement, cela ne me dérange pas, je suis passé au tout numérique depuis des années, c’est plus simple, plus léger… mais cela demande un investissement personnel ou une adaptativité hors norme pour se satisfaire du matériel proposé (avec ses limites).
La planification de français pour ma classe de 5P
Concrètement, comment est-ce que j’envisage l’enseignement du français avec ma nouvelle volée de 5P ?
Apprentissage de la lecture (L1 21)
De plus en plus, les élèves arrivent en 5P avec une qualité de lecture (déchiffrage, compréhension, mise en action) disparate et plutôt faible pour certains. La lecture étant un outil d’apprentissage pour toutes les branches (découverte, consignes…), c’est un pan important de l’enseignement du français cette année encore. Ma collègue se basera principalement sur les nouveaux moyens et le Coin lecture pour cet enseignement.
De plus, je propose aux élèves chaque semaine une lecture cadeau et apprentissage. Cadeau parce que c’est un bon moment que nous passons ensemble et que c’est moi qui lit, apprentissage parce que les élèves sont invités pendant ce temps à se créer le film de l’histoire, à former des visuels dans leur imagination.
Lecture, expression orale et écrite (L1 21, 22, 23, 24)
L’expression orale et écrite sera principalement basée sur les 4 parcours roses proposés pour cette année scolaire. Ma collègue centrera son enseignement sur ces éléments.
Structuration de la langue (L1 26)
Bien que ce ne soit qu’un élément au milieu de 8 objectifs, ce n’est pas le moindre. En effet, il demande :
- une observation de la langue française
- une connaissance de règles
- une analyse sans cesse répétée des productions pour les améliorer
Afin de mener à bien ces différentes étapes, plusieurs activités récurrentes sont mises en place :
- un travail hebdomadaire sur Motoufo.fr pour découvrir, apprendre et valider des compétences liées à la structuration de la langue française (grammaire, orthographe, vocabulaire). Ces apprentissages seront ponctués d’activités dans les fiches de l’élève.
- une introduction à la conjugaison, à la formation des formes conjuguées, basées sur la nouvelle méthode, ainsi que, tout au long du cycle, une introduction à différents éléments.
- des ceintures de compétences en conjugaison pour apprendre, en situation, la conjugaison de verbes courants (ceux qui sont actuellement inscrits dans le plan d’études romand).
- un apprentissage de différents éléments de grammaire et de vocabulaire à partir des modules, sans pour autant suivre la planification des modules.
- de temps à autre, prendre les textes d’introduction aux modules afin de travailler en contexte une notion ou l’autre.
- l’écriture de phrases de la semaine pour produire, analyser et corriger des productions régulièrement.
- des dictées flash pour apprendre et analyser ensemble des productions écrites.
Écriture (L1 28)
Depuis deux ans, j’ai repris l’entraînement systématique de l’écriture. Bien que certains éléments soient présents dans la nouvelle méthodologie, j’ai entrepris la réalisation d’un nouveau cahier d’écriture que mes élèves testeront dans quelques jours. Je profiterai aussi de glisser ici et là quelques activités issues des nouveaux moyens.
Des rituels
Afin de développer l’un ou l’autre élément de la compréhension ou de l’usage de la langue française, des rituels seront proposés sur des périodes de quelques semaines à quelques mois.
Après la mise en chantier de nouveaux moyens d’enseignement des mathématiques (2020-22), la mise en place des ceintures de compétences (2022-24), ce cycle verra la mise en place d’une réforme plus ou moins en profondeur de l’enseignement du français. Un peu forcé et poussé… mais c’est en entrant dans le mouvement et en l’investissant plutôt qu’en mettant les pieds au mur que l’on obtient les meilleurs résultats, pour les élèves et pour notre formation professionnelle permanente !
Ce post est certainement le premier d’une série, revenant sur des expériences vécues en classe et la manière dont j’ai investi les moyens d’enseignement.






