La rentrée d’après

Publié le 3 août 2020
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Comme de tradition (20172015201220072006), ce matin, je me suis assis à mon bureau, et j’ai pensé à cette prochaine année scolaire, à ce qu’elle risquerait d’être mais surtout, à ce que je voulais en faire !

En fait, ce n’est pas tout à fait la réalité… l’idée de la prochaine rentrée, avec un nouveau groupe classe et une nouvelle collègue a rodé dans ma tête tout l’été, disons de tout le mois de juillet. Entre l’enthousiasme de commencer quelque chose de nouveau et les incertitudes de la situation sanitaire, j’ai choisi d’aller de l’avant, tout en étant pas trop fou dans tout ce qui pourrait être contré par les règles sanitaires apparues à la fin de l’année scolaire précédente.

Je ne suis pas pessimiste mais je considère que la rentrée se fera aux mieux avec les mêmes mesures sanitaires que celles en vigueur à la fin de l’année scolaire précédente.

Mais ce n’est pas vraiment ces éléments sanitaires, décidés en haut lieu et que nous devons simplement appliquer qui ont retenu mon attention. Dès le “déconfinement” de nombreux articles ont paru mettant en perspective les forces et faiblesses de cet enseignement à distance et ses implications pour l’école en général, pour la prochaine rentrée en particulier.

Rendre l’enseignement visible

L’an dernier, juste avant la fermeture des écoles, nous avions lancé un projet d’enseignement visible avec mes stagiaires, visant à montrer à l’élève et aux enseignants les déjà-là et les éléments à acquérir lors de l’étude de plusieurs notions. Ainsi, les séquences se décomposaient, grossièrement, en un pré-test, un temps d’enseignement et d’exercices et un test final. Il était ainsi aisé de voir la progression des élèves et d’en tirer des leçons sur la manière dont les notions avaient été enseignées.

Cette pédagogie est tirée, entre autre, des écrits de John Hattie concernant l’apprentissage visible (J. Hattie, L’apprentissage visible pour les enseignants, Presses de l’Université du Québec, 2012). À la suite d’analyses poussées d’enquêtes portant sur des millions d’individus, il retire également les pratiques d’enseignement qui portent le plus de fruit et celles qui, à l’opposé, peuvent aller jusqu’à desservir la tâche de l’enseignant. Les éléments qui portent le plus de fruit et que je désire renforcer ces prochaines années sont les suivants :

  • prédiction et attentes des élèves
  • réponse à l’intervention
  • évaluation formative
  • interventions globales de remédiation
  • clarté de l’enseignement (explicite)
  • rétroaction

Être conscient de ce que l’on étudie

Souvent, les élèves passent d’apprentissage en apprentissage, ou plutôt d’activités en activités, sans pouvoir énoncer clairement l’objectif de la tâche ni le domaine d’apprentissage. C’est criant de réalité lorsqu’au moment de ranger les documents, ils demandent : “C’est du français ou des maths?” Il s’agit d’un domaine que je soigne de plus en plus ces dernières années : rendre les élèves conscients de ce qu’ils apprennent mais j’ai encore bien du chemin à parcourir : être clair sur les objectifs à atteindre, en terme de savoirs et de savoir-faire. Sans forcément formaliser le tout dans de nouveaux documents supplémentaires, proposer, en début d’apprentissage un descriptif suffisamment clair sur les domaines étudiés et le fruit attendu. Cela sera porteur à la fois pour les élèves, qui sauront sur quel chemin ils se trouvent, et pour l’enseignant qui saura clairement quels sont les éléments qu’il désire voir en fin d’apprentissage. Du côté des parents, un descriptif sommaire des contenus de chaque matière est en cours de rédaction.

Être acteur de ses apprentissages

En donnant les objectifs et donc le pouvoir de l’apprentissage à l’élève, il devient également le responsable et le garant de celui-ci. Sachant les éléments attendus de lui en fin de parcours, qui est mieux placé que lui pour savoir s’il les a atteints ou non. Bien sûr, c’est à la fois un état recherché et un objectif travaillé.

Tout comme on gère mieux son territoire lorsqu’on en connaît les limites, on est capable d’apprendre… lorsque l’on sait ce que l’on doit apprendre ! Sans passer forcément à tous les coups par la formule pré-test / apprentissage / test final, la clarté des objectifs permet à l’élève de se mettre en projet, en utilisant à bon escient les outils proposés, parfois également en se créant ses propres variantes d’apprentissage.

Évaluer

Il me semble, peut-être en toute naïveté, que dans notre système suisse, la comparaison aux autres est un peu moins forte que dans d’autres systèmes d’enseignement… Les notes, résultats, pourcentages ou classements de classe sont peu énoncés et utilisés… et les apprentissages prennent le dessus sur la position scolaire de l’enfant.

Quoiqu’il en soit, l’évaluation concerne les objectifs à atteindre, les notions acquises la plupart du temps, celles-là mêmes qui étaient annoncées et définies lors de la mise en oeuvre de l’apprentissage, les mêmes également que celles qui ont été pré-testées en début de séquence d’apprentissage.

« Une véritable évaluation pédagogique n’est pas d’abord destinée à situer l’individu par rapport aux autres, mais à le faire progresser en se donnant des défis à lui-même. Cette évaluation pédagogique est l’expression d’une « exigence solidaire » qui permet « l’alliance » du maître et de l’élève. »

Philippe Meirieu

Dans cette évaluation, l’élève à les moyens de réussir mais également la sérénité pour le faire : pas de notion surprise ou indéfinie. Seule la pression du programme et du nombre d’évaluations peut jouer en sa défaveur.

Et pour l’enseignant ?

Il y a des pratiques qui fonctionnent avec certaines classes, avec certains élèves, et pas pour d’autres. Les différentes étapes proposées ci-dessus, mais surtout l’appui sur des éléments pédagogiques qui ont fait leur preuve de manière statistiques donnent un base solide. Reste à nuancer, adapter, aménager ceux-ci pour chaque élève, le plus vite possible, le plus finement possible.

Renforcer l’humain

Durant le plus ou moins confinement, c’est l’humain qui a eu le plus de peine à survivre, cet élément relationnel, personnel, qui, pour la plupart, se vit en groupe plus ou moins grand et implique sa personne tout entière. C’est pour les relations, le développement interpersonnel, la mise au service des autres de ses capacités particulières et le bénéfice de l’aide des autres dans ses côtés plus faibles que l’enseignement a lieu en groupe et non de manière individuelle. C’est cette facette qui a été le plus mise à mal et qui a montré les limites criantes d’un système qui serait basé sur un individualisme exclusif.

L’humain au centre

Pourtant le groupe-classe n’est pas le centre du tout, il est l’addition de chaque être humain qui le compose, non pas sa division en une moyenne très faussée, ni son étirement vers un standard externe de perfection.

Au centre de la classe, il y a l’humain, personnel, individuel, spécifique, avec ses forces et ses besoins.

Cette année, c’est à lui également que je veux faire une place de choix : le connaître, avec ses forces et ses faiblesses, lui donner ce dont il a besoin, en aide comme en envol. L’élève. Au singulier. Unique. Précieux.

Avec une année précédente amputée de plusieurs mois de présence de l’enseignant et d’apprentissages réduits à ce qui était possible à distance, c’est chaque élève qui devra retrouver sa place non seulement dans la – nouvelle – classe mais également dans les apprentissages. Ainsi, avant une entrée de plain-pied dans les nouveaux éléments du plan d’études, un regard tout particulier sera posé sur les classiques révisions de français et de mathématiques qui prendront une importance toute particulière cette année.

Permettre à l’humain de se développer le plus possible

Au-delà du programme très défini par le plan d’études, il y a de multiples manières de faire ou domaines connexes de développement qui peuvent être encouragés, ou au moins désignés. Permettre à l’enfant de développer son côté artistique, ou technique, ou littéraire en l’y encourageant, voire en l’intégrant dans la classe, c’est aussi une manière de mettre l’individu au centre. Et si ce n’est que de proposer des ressources dans les activités complémentaires dans un domaine un peu hors cadre, comme le B2i ou la dactylographie, c’est déjà un bon début ! C’est peut-être là que le cadre de l’école – et le nombre d’individus – limitera le plus l’objectif. Pourtant, vouloir essayer, c’est déjà un peu réussir.

Développer son potentiel le plus possible, loin de la comparaison, élargir ses compétences, les mettre au service du groupe et oser demander de l’aide quand on en a besoin… autant de compétences qui s’apprennent et dont on bénéficie sa vie durant.

Enseigner l’autonomie

Dans ma classe comme dans beaucoup d’autres certainement, les élèves autonomes ont bien vécu l’enseignement à distance : ils avaient appris à faire ce qui leur était indiqué et n’avaient souvent besoin que d’un cadre de travail simple : un parent indiquant qu’il était temps de s’y mettre… parfois même pas.

L’autonomie est souvent vue comme un pré-requis au travail, ce n’est pas faux… c’est la capacité de faire la bonne chose au bon moment, de faire ce que l’on sait que l’on doit faire sans qu’on nous le demande ou rappelle de manière explicite.

Pourtant, c’est également un objectif à poursuivre. On ne naît – généralement – pas autonome, on le devient… Il est de plus en plus nécessaire d’enseigner l’autonomie, en tant qu’outil et que pratique, mais également en tant que savoir-être confrontant bien souvent la peur de faire faux ou le fait de se reposer sur les autres, adultes ou élèves, parents et enseignants la plupart du temps.

Au-delà de l’outil plan de travail – pour lequel je vous dois toujours un article 🙁 ! – différents outils seront utilisés en classe, tels les niveaux Je grandis repris à Célestin Freinet… Cependant, développer l’autonomie dépasse des outils concrets : c’est une démarche quotidienne, relationnelle, répétitive… c’est un style d’enseignement : ne pas donner à l’élève ce qu’il demande mais lui expliquer comment il peut le trouver… Ainsi, il n’aura pas une solution unique à son problème mais il saura la trouver à nouveau, l’adapter à la prochaine situation-problème rencontrée… Il deviendra autonome dans cette situation, puis dans bien d’autres.

Renforcer le numérique à bon escient

Le numérique au service de l’apprentissage

Le passage immédiat et chaotique au tout en ligne – ou presque – a parfois manqué de recul, de réflexion et de cohérence. Par contre, il a été un formidable facteur de développement et d’autonomisation pour beaucoup d’élèves.

Vouloir revenir à l’école d’avant serait une aberration, placer le tout-au-numérique au centre de la classe le serait tout autant !

Les applications numériques permettent d’effectuer simplement ce qui est long ou compliqué pour l’enseignant :

  • gérer plusieurs élèves en même temps
  • effectuer des corrections immédiates
  • planifier la différenciation précise à partir de résultats obtenus lors d’ activités antérieures
  • diversifier les moyens d’apprentissages

Comme le monde de l’industrie l’a compris depuis longtemps, utilisons la machine pour ce qu’elle sait faire, et épargnons l’humain pour ce qui est plus important et qui lui reste propre !

En ce début d’année, j’imagine introduire progressivement trois plateformes, pour leur fonctionnement et leur intérêt pédagogique particulier.

  • Les iTests de GoMaths : pour un entraînement régulier de calculs ou de techniques à automatiser
  • Les plans de travail de la Classe Numérique : pour exerciser les notions vues en classe, avec une gestion automatique de la différenciation
  • Lalilo.com : pour revoir, mettre à niveau, faire progresser les élèves en lecture
  • LearningApps : pour des apprentissages complémentaires, un renforcement ou un prolongement

Bien sûr, cela demande du doigté, n’ayant qu’une machine pour 4-5 élèves. Trop d’activités numériques tuerait leur objectif, privant un certain nombre d’élèves de leur bénéfice, voire rendant la tâche caduque pour toute la classe. Reporter ces tâches à la maison ne peut se faire que sur le volontariat des élèves, des parents… et des surveillants de devoirs accompagnés.

Cependant, dans l’objectif de permettre aux élèves de développer des connaissances annexes, deux plateformes seront mises à leur disposition, à utiliser en classe lorsqu’un travail est terminé ou librement à la maison :

  • TapTouche : mis à disposition des écoles par le canton, il ne me coûte que l’encodage des élèves
  • B2i de MonEcole.fr : basé sur ma classe numérique, il permet aux élèves d’apprendre et de tester leurs compétences MITIC en toute autonomie, des PDF et des vidéos enseignants les notions qui seront entraînées et évaluées ensuite.

Dans ces cadres-ci, le numérique est une aide précieuse à l’activité réfléchie et planifiée de l’enseignant.

Le numérique en tant qu’apprentissage

Tout comme nous avons appris l’informatique à nos parents, ce sont nos enfants qui nous apprennent à utiliser les dernières technologies… du moins de manière fonctionnelle ! Parce qu’il y a une grande différence entre savoir utiliser et utiliser à bon escient. Envoyer un WhatsApp à son enseignant à 23h, c’est réussi d’un point de vue technique, mais pas du tout du point de vue relationnel ou éthique. Poster sur son réseau préféré une vidéo de ses amis dansant sur le dernier hit à la mode, ce pourrait être une belle prouesse technique – et artistique ! – mais ce n’est pas respecter les législations en vigueur. Si le numérique est un formidable outil technique, pour l’apprentissage et dans le monde professionnel, il doit faire l’objet d’un enseignement, théorique et pratique afin de s’inscrire dans les limites légales, éthiques et de santé publique qui lui sont fixées.

En terme de numérique, tout est à faire… non pas que les élèves soient mal éduqués, ils ne le sont bien souvent pas du tout !

L’an dernier, je faisais un simple schéma de la connexion d’un ordinateur à internet : ordinateur, prise dans le mur de la maison… et connexion au serveur hors de la maison ! Beaucoup d’élèves n’étaient pas du tout conscients qu’aller sur internet, c’était sortir de chez eux… et qu’on pouvait y rencontrer tant les visiteurs d’un Musée huppé que des gens peu recommandables de quartiers dans lesquels on ne mettrait pas les pieds en vrai.

Le mot du début

Point n’est besoin de tout savoir, de tout avoir planifié pour partir… Tracer ses lignes directrices, les garder en tête et poser les jalons au bon moment est un excellent moyen de tenir sur le long terme. Tout ne sera pas parfait du premier coup, certaines bonnes idées passeront peut-être même à la trappe après quelques jours ou semaines… mais en plaçant la barre haut et la ligne d’arrivée loin, on progressera toujours plus qu’en n’essayant même pas !

Essayer nous conduira toujours plus loin que de ne pas tenter le coup.

D’après Mike Bikle

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